Résidence d’Artiste

Les fresques du non-dit (Palerme).

Nous souhaitons aborder le thème de la dissimulation dans l’art urbain. Peut-on et doit-on toujours rendre compréhensible le sens des œuvres commandées pour l’espace public ? C’est un questionnement vaste dont nous ne pouvons qu’esquisser ici un pan de la réflexion. Nous avons donc choisi d’aborder cette question à travers l’installation de la plasticienne Rébecca Loulou réalisée à Palerme, en Sicile, en 2000.

Palerme

L’intervention de Rébecca Loulou découlait d’une commande publique, émise par le Centre culturel français de Sicile (désormais nommé Institut français Palermo), pour une résidence artistique intitulée « Mur-Murs ». À cette époque, la dynamique était de célébrer et de valoriser la nouvelle implantation de l’institution française au sein de la friche industrielle réhabilitée des Cantieri Culturali alla Zisa, située dans un quartier défavorisé de Palerme.

L’appel à candidatures, diffusé via le réseau diplomatique français, déboucha sur l’accueil du photographe Georges Rousse et de la plasticienne Rébecca Loulou.

Une discrétion revendiquée

La proposition de Rébecca Loulou, « Des bleus dans Palerme », se basait sur une déambulation urbaine. Le parcours était balisé par une trentaine de stations qui se matérialisaient sous la forme d’une fresque : une peinture murale reprenant la technique traditionnelle a fresco et formant un carré bleu (environ 1m x 1m).

Mais ce qui interpelle le plus dans sa démarche, c’est le tracé proposé. Ainsi, à partir d’une carte citadine, l’artiste a dessiné la silhouette schématique d’une femme ou d’un homme allongé·e.

Cette figure humaine faisait référence à la violence latente de la région et aux terribles conséquences de la présence des organisations mafieuses ; dont le titre de l’œuvre ne fait qu’appuyer cette idée.

Or, pour le passant ou l’habitant, les carrés bleus qu’ils croisaient ne laissaient pas entrevoir l’envergure du projet puisqu’aucun cartel explicatif n’était apposé. Rappelons aussi, qu’à cette époque, la géolocalisation et l’usage des smartphones n’étaient pas d’actualité…

L’artiste a donc habillement maquillé son mobile et le résultat graphique ne trahissait que peu sa véritable raison : « J’avais fait ça, c’était un peu en référence à la mafia, mais c’était assez subtil, enfin ça ne se voyait pas » (Rébecca Loulou).

Alors, comment interpréter ce geste : n’est-ce pas paradoxal de cacher ainsi l’essence même de son intervention artistique aux yeux des habitants ?

Participer à la vie locale

Si l’on creuse le cadre de la commande « Mur-Murs » (2000), l’objectif de la résidence était pourtant clair : mêler l’intervention artistique à la vie locale. D’ailleurs, l’équipe du Centre culturel français de Palerme avait mis l’accent sur les candidatures d’artiste démontrant un travail avec les habitants, notamment à destination des jeunes palermitains. De plus, une présence prolongée des artistes était souhaitée, d’autant plus que leur disponibilité s’apprécierait au regard « du travail sur l’intellect » avec les locaux (propos de l’ancien directeur du Centre culturel français).

On touche ici au véritable objet de la commande. Bien que l’œuvre se déployait dans l’espace public, elle n’avait pas forcément vocation à être comprise de tous, au même degré.

En effet, l’essence du projet se situait dans un travail collectif en amont. Rébecca Loulou a ainsi tissé une collaboration avec une association palermitaine de la protection de l’enfance qui s’occupait des orphelins, victimes de la guérilla mafieuse. Encadrés par leurs éducateurs, ces adolescents ont été associés au projet et sont venus documenter l’avancement des chantiers à la manière d’un reportage journalistique. Pour la fabrication des fresques, l’artiste s’est associée les compétences de deux étudiantes françaises des Beaux-Arts de Palerme, en raison de la maîtrise technique sollicitée, de la facilité à pouvoir dialoguer en français et aussi de la temporalité des chantiers. Au final, ce projet aura réuni plusieurs mondes, générant une curiosité et un intérêt manifeste de part et d’autre. Ainsi, lors de l’inauguration, les jeunes ont eu l’occasion de projeter leur documentaire qui restera, pour l’artiste, un moment très émouvant.

Sous le regard des initiés

Or, pour le quidam qui se promène dans la rue, ces fresques esthétiques semblent disposées « ça et là » dans la ville. Elles n’acquièrent de sens qu’aux yeux de certains connaisseurs, c’est-à-dire les jeunes ayant participé au projet. Car finalement, le projet a créé une forme de connivence, avec un sens connu de ses initiés.

Sur les terres siciliennes, l’œuvre remarquable de Rébecca Loulou a joué avec les codes du non-dit. La démarche et l’installation urbaine proposées ont rusé de subtilités, entre ce qui peut être dévoilé publiquement et ce qui reste plus intime et dissimulé.

Aujourd’hui encore, plusieurs de ces fresques sont visibles, au détour des ruelles palermitaines. Et vous êtes, vous aussi, désormais dans la confidence…

Une fresque 23 ans après (mai 2023). Crédits : Claire Lucarelli – Le Jouan

Une fresque 23 ans après (mai 2023). Crédits : Claire Lucarelli – Le Jouan

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